À une trentaine de kilomètres de Dakar, la commune de Bargny vit depuis près de deux décennies avec un projet industriel devenu source de tensions persistantes. Présentée à l’origine comme une réponse à la crise énergétique nationale, la centrale à charbon de Sendou symbolise aujourd’hui, pour de nombreux habitants, un développement à double visage : celui de l’électricité promise et des impacts subis.
Le projet trouve ses origines au début des années 2000, dans un contexte de fortes tensions liées aux coupures d’électricité dans la capitale et sa périphérie. Selon les acteurs locaux, l’État avait alors engagé une politique d’urgence énergétique.
« C’est suite aux émeutes des années 2000 que le Président de la République de l’époque, Me Abdoulaye Wade, a jugé urgent de résoudre les problèmes d’électricité. Cela l’a conduit à exproprier les terres de Bargny pour cause d’utilité publique », explique Fatou Samba, présidente des femmes transformatrices de Bargny.
Ces terres seront par la suite affectées à la Senelec, puis à l’implantation de la centrale à charbon de Sendou, d’une capacité annoncée de 125 MW, dans le cadre d’un modèle de partenariat de type Build, Own, Operate.
Une étude d’impact environnemental et social avait été réalisée en amont, avec la promesse d’un équilibre entre développement énergétique et respect de l’environnement.
Mais sur le terrain, le ressenti des populations est tout autre. Les habitants évoquent une dégradation progressive de leur cadre de vie depuis la mise en service de l’infrastructure en 2017.
Pour Ouna Béye, résident de la commune, les conséquences sont visibles au quotidien :
« Une odeur tenace qui nous incommode. Les cas d’asthme et d’infections pulmonaires augmentent, et le cheptel est décimé. La centrale possède également des tuyauteries qui puisent l’eau de mer pour refroidir les turbines avant de la rejeter, ce qui détériore l’environnement marin. De plus, nous avons été dépossédés de nos champs sans contrepartie », dénonce-t-il.
Pollution de l’air, poussières, nuisances sonores et inquiétudes sur les ressources halieutiques : la centrale est régulièrement citée par les riverains comme une source de multiples impacts environnementaux. Le site de transformation de Khelcom, poumon économique local où travaillent de nombreuses femmes, est également concerné par ces nuisances.
Face à cette situation, les populations locales et plusieurs organisations environnementales ont engagé un long combat administratif et judiciaire pour contester le projet.
Après près de dix années de procédures, la Cour suprême a finalement rejeté le recours visant au démantèlement de la centrale. Une décision qui a renforcé le sentiment d’incompréhension et d’abandon chez une partie des habitants, estimés à près de 70 000 personnes.
Au-delà des impacts locaux, le choix du charbon est lui-même remis en cause par certains acteurs communautaires.
« Certes, le pays a besoin d’électricité, mais face aux enjeux environnementaux actuels, le charbon devrait être révolu et privilégier les énergies renouvelables comme le solaire, l’hydraulique ou l’éolien. Le Sénégal dispose d’assez d’ensoleillement pour exploiter ces ressources », plaide Fatou Samba.
Elle pointe également une incohérence dans l’implantation du site industriel :
« Une centrale ne devrait pas être située près des habitations, des lieux publics, des cours d’eau, des cases de santé ou des écoles. Malheureusement, celle-ci se trouve à proximité de toutes ces infrastructures », ajoute-t-elle.
Du côté des autorités locales, le discours est plus nuancé. Babacar Seck, président de la commission environnement de la mairie de Bargny, reconnaît l’existence d’impacts, tout en évoquant des efforts d’amélioration.
« Comme toute industrie lourde, cette centrale à charbon est polluante. Toutefois, on note que depuis quelque temps, des efforts sont faits pour se conformer aux normes environnementales », indique-t-il.
Il ajoute que des perspectives de transformation existent, notamment vers une unité fonctionnant au gaz :
« Des études ont été réalisées pour l’installation d’une nouvelle unité fonctionnant au gaz. Si un passage total au gaz est souhaité, il n’est pas encore effectif », précise-t-il.
Officiellement, le Sénégal a acté depuis 2019 une réorientation de sa politique énergétique, avec l’abandon progressif du charbon au profit du gaz naturel, dans le cadre de la stratégie Gas to Power.
Mais sur le terrain, la transition tarde à se concrétiser, entre contraintes de financement, recherche de partenaires et retards dans les projets de reconversion.
Aujourd’hui, la centrale de Bargny évolue dans une zone d’incertitude : techniquement contestée, politiquement en transition, et socialement toujours au centre des préoccupations.
En attendant des décisions concrètes, les populations continuent de vivre avec les conséquences du projet initial. À Bargny, le charbon ne fait plus tourner les turbines comme avant, mais il continue de peser dans les mémoires et dans les préoccupations d’une population qui réclame désormais des réponses claires sur l’avenir du site et sur les mesures destinées à réparer les préjudices qu’elle estime avoir subis.




