Dans la commune de Bambilor, le foncier est devenu au fil des années l’un des principaux sujets de tension entre populations, promoteurs privés, collectivités territoriales et services de l’État. Derrière les affrontements, les contestations de parcelles ou les menaces de déguerpissement se trouve une réalité plus complexe : la superposition de plusieurs types de droits et de documents sur des espaces devenus particulièrement convoités avec l’urbanisation galopante du département de Rufisque.
Le problème n’est donc pas limité à un seul dossier. Plusieurs affaires révélées ces dernières années montrent que la commune concentre des situations où des habitants revendiquent une occupation ancienne ou une attribution municipale, tandis que d’autres parties brandissent des baux ou des titres fonciers délivrés par l’administration.
Des conflits qui se répètent
L’un des dossiers les plus médiatisés concerne Déni Guedj Sud, également appelé Keur Simbiri. En juillet 2024, la Direction générale de la surveillance et du contrôle de l’occupation des sols (DGSCOS) avait marqué plusieurs maisons du quartier Ngent et convoqué leurs occupants. Selon les habitants, leurs constructions se trouveraient sur une assiette revendiquée au titre d’un titre foncier datant de 2014. Le collectif « Bayil Sama Suuf » avait alors dénoncé une situation qu’il jugeait injuste, estimant que les populations occupaient les lieux depuis plusieurs décennies.
Cette affaire avait déjà connu un précédent. En 2022, plus de 400 familles de Déni Guedj Sud s’étaient retrouvées menacées de déguerpissement dans le cadre d’un conflit portant sur plusieurs hectares. Les populations affirmaient être installées sur le site depuis longtemps, tandis que des documents administratifs étaient invoqués pour justifier les revendications adverses.
Le même scénario s’est retrouvé à Mbèye. En octobre 2023, de violents affrontements avaient opposé des habitants aux forces de l’ordre après une contestation portant sur l’affectation d’une vingtaine d’hectares à un promoteur privé. Le maire de Bambilor, Ngagne Diop, avait nié avoir attribué ces terres au promoteur et avait renvoyé la responsabilité vers les services techniques de l’État.
Plus récemment, le quartier Déni Birame Ndao a également été concerné par un contentieux portant sur environ 33 hectares. Soixante-treize personnes regroupées au sein d’un collectif avaient engagé une procédure judiciaire contre un promoteur immobilier, l’accusant notamment d’avoir occupé leurs parcelles et détruit des installations. De son côté, le promoteur contestait les accusations et affirmait avoir acquis légalement les terrains auprès de l’État, en produisant un titre foncier devant la justice.
Pourquoi ces conflits sont-ils si difficiles à régler ?
La principale difficulté réside dans la coexistence de plusieurs formes de droits et de documents.
Dans certaines zones, les populations se prévalent d’une occupation ancienne, de droits hérités ou de délibérations locales. Dans d’autres cas, les personnes concernées disposent de documents administratifs, de baux ou de titres fonciers.
Or, disposer d’un document ne signifie pas nécessairement que toutes les contestations sociales ont disparu.
Le coordonnateur technique du Projet cadastre et sécurisation foncière (PROCASEF), Alain Diouf, expliquait en mars 2025 que certains conflits sont liés à la clarification des limites entre parcelles, entre assiettes ou entre villages. Selon lui, la sécurisation foncière ne peut pas être uniquement juridique : elle doit également bénéficier d’une reconnaissance sociale.
C’est précisément l’une des clés pour comprendre Bambilor : un droit peut être juridiquement revendiqué par une partie et pourtant être contesté sur le terrain par une population qui considère occuper légitimement l’espace depuis plusieurs générations.
Le rôle des délibérations municipales au cœur des interrogations
La question des délibérations constitue également un point sensible.
En mars 2025, le directeur général de la Surveillance et du contrôle de l’occupation des sols (DGSCOS), le colonel Amadou Ousmane Ba, indiquait que son service avait reçu plus de 1 000 plaintes foncières entre janvier et mars 2025 et plus de 3 000 plaintes au cours de l’année 2024.
Il mettait notamment en cause certaines irrégularités liées aux lotissements et aux décisions prises par des collectivités territoriales, évoquant une situation d’« insécurité juridique » pour les citoyens. Il citait expressément Tivaouane Peulh et Sangalkam parmi les zones confrontées à de nombreux contentieux fonciers.
Ces déclarations nationales permettent de replacer le cas de Bambilor dans une crise foncière plus large qui touche particulièrement les zones périurbaines de Dakar.
Bambilor, victime de son attractivité ?
La pression foncière constitue également une partie de l’explication.
Bambilor se trouve dans une zone où l’urbanisation progresse rapidement. Des terres autrefois principalement agricoles ou occupées par des villages se retrouvent progressivement convoitées pour l’habitat, les lotissements et les projets immobiliers.
Cette transformation augmente considérablement la valeur des terrains. Une même parcelle peut alors devenir l’objet de revendications concurrentes : famille traditionnelle, occupant, attributaire d’une délibération, promoteur, coopérative ou détenteur d’un document délivré par l’administration.
L’ancienneté de l’occupation devient alors un argument pour les populations, tandis que le document administratif ou le titre foncier devient l’argument de la partie adverse.
Un problème qui dépasse Bambilor
Le gouvernement lui-même reconnaît aujourd’hui l’ampleur de la crise.
En juin 2025, l’ancien Premier ministre Ousmane Sonko avait indiqué que de nombreuses réclamations et demandes d’arbitrage foncier étaient quotidiennement adressées à la Primature. Le Conseil des ministres avait alors relevé que la DGSCOS avait reçu, entre 2024 et 2025, des milliers de plaintes liées à des litiges fonciers, dont une grande partie restait sans solution. Le gouvernement avait annoncé la stabilisation des termes de référence d’une réforme foncière globale et inclusive.
Quelques jours plus tard, le président de la république du Sénégal, Bassirou Diomaye Faye appelait à orienter cette réforme vers l’attribution effective de titres de propriété aux détenteurs légaux et à renforcer les outils de cartographie, tout en insistant sur la prévention et la résolution des conflits fonciers.
À Bambilor, l’urgence est donc de clarifier
Le problème foncier de Bambilor ne pourra probablement pas être réglé uniquement par des opérations ponctuelles de déguerpissement, des décisions municipales ou des procédures judiciaires.
La priorité semble être d’établir clairement, parcelle par parcelle, qui possède quel droit, sur quelle base juridique, avec quelles limites et quelle origine.
Cela suppose de confronter les titres fonciers, baux, délibérations, plans cadastraux, documents des services de l’État, archives des collectivités et droits revendiqués par les communautés.
Car tant que plusieurs personnes peuvent présenter des documents différents pour une même terre, le conflit reste latent.
À Bambilor, la question foncière n’est donc plus seulement celle de savoir « à qui appartient la terre ? ». Elle est devenue celle de savoir comment établir une vérité foncière incontestable, juridiquement sécurisée et socialement acceptée.
Birame Ndaw


